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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 16:21

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les amandiers refleuriront toujours en Janvier !

 

 

 

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Tous droits de reproduction interdits
 

Auteur Jean-Luc Modat - Décembre 2010

 

 

 

 

Qui y a-t-il de plus banal qu’une horloge? Avec son Tic-Tac régulier, chaque horloge traverse sa vie en s’obstinant à égrener le temps : Passent les secondes, les minutes, les heures, les jours, les mois, les années, tous semblables ! le passé, le présent et le futur ont toujours été là ce n’est pas le temps qui passe, mais nous qui passons dans le temps qui demeure lui immuable. Il est toujours temps de se remettre à l’heure de ses rêves d’enfance entre vraies chemins et fausses pistes…

Tout est éphémère, accepter cela rend la vie moins douloureuse.

 

 

Année 1964. En Afrique du Sud de l‘apartheid, Nelson Mandela est condamné à la prison à perpétuité. Aux Etats Unis, Les Beatles avec « I want to hold your hand" ( Je

 

 veux prendre ta main) sont N°1 pendant que le pasteur Martin Luther King reçoit le prix Nobel de la paix. 30 000 pied-noir quittent l’Algérie pour la Métropole, L’énigmatique Barbara chante « Le bel âge » alors que les vrombissantes locomotives à vapeur entrent toujours en gare de Perpignan, tandis que Charles Trenet chante à la radio « L’âme des poètes « , la Renault 8 Gordini apparaît sur le macadam, mini-jupes et collants couleur provocateurs, se déhanchent sur les trottoirs… Le Général De Gaulle dirige toujours une France conformiste. La société de consommation pointe le bout de son nez et avec elle la soif de liberté et l’exaltation à la libération des mœurs !
 

  

 

Cette année-là, Petit Richard est âgé de six ans mais n‘a jamais soufflé de bougies d’un gâteau d’anniversaire. Sa petite frimousse constellée de tâches de rousseur, lui vaut les fréquentes moqueries de nombreux camarades. C’est un enfant extrêmement sensible, intuitif, solitaire. Il vit modestement avec sa maman employée dans le premier supermarché de Perpignan. Les samedis et dimanches, les jours de vacances, il séjourne chez ses grands parents à Saint Laurent de la Salanque. En Eté, avec le temps des confitures, son jeu favori est de capturer les mouches, d’exécuter délicatement l’ablation de leurs ailes et de donner ces bestioles amputées en pâture aux fourmis. Il observe des heures ces insectes qui le fascinent, leur organisation, leur cruauté... En compagnie de son copain Jean, le gamin court la campagne du lever au coucher du soleil, grimpe aux arbres pour dénicher les nids si haut juchés des pies ; chaparde dans les champs, des fruits gorgés de soleil…

L’hiver, faute de télévision toutefois peu répandue encore dans les foyers modestes, il écoute la radio, joue au jeu de l’oie tout seul…

Un matin de vacances chez ses grands parents, son attention se porte au réveil, sur le tiroir de la commode de la chambre. Sa curiosité le mène à l’ouvrir. Illico, un mystérieux document attire particulièrement son attention… Richard maîtrise avec difficultés la lecture, déchiffre et lit à mi-voix avec hésitation :

- « Né sous » x » à Bordeaux à la maternité de l‘Hôpital Charles Perens, le Dimanche 12 Janvier 1958 à 12h30, reconnu par Fernand Kerleau le … «  Richard a bien compris qu’il s’agit de lui, de sa naissance, de son histoire… mais il n‘en saisit pas tout le sens profond. Des mots restent dans sa bouche, s’engluent, son cœur se crispe… Une photographie jaunie se languit également dans ce tiroir. Fasciné, Richard s’en saisit…

- « C‘est qui ce monsieur avec ses grosses moustaches ? » Murmure-t-il. Soudain, l’enfant, pris de vertiges, s’allonge sur le lit, dépose cette photo sur son petit cœur et ferme lentement les yeux. Richard sombre-t-il dans le rêve, le profond sommeil ou est-il transporté hors du temps ? Des images surgissent, défilent, couleur sépia…

 

 

 

La petite route rampait et serpentait entre vignobles et garrigues accablés de soleil. En cette fin d‘après-midi d‘Août, s’élevaient de cette terre de puissants arômes de genets. Juché sur un vélo vieillot couinant, Martin peinait à parcourir les quelques kilomètres qui le séparaient encore du Domaine Mascarell. Son regard sombre fixait obstinément la route tandis que de ses belles boucles brunes perlait la sueur de l‘effort ou du tourment… Sa blanche chemise entre ouverte laissait apparaître la vigueur musclée de sa jeunesse. Martin était un grand et robuste bel homme de vingt six ans, A son teint halé, à ses larges à ses larges épaules, à ses mains calleuses on aurait pu soupçonner le paysan…

 

Dans l’extrême sud de France, lové en écrin entre Pyrénées et Méditerranée, le Pays Catalan, dominé par une imposante montagne, le Canigou…sur ses contreforts, se languissent les Aspres, un aride piedmont rugueux, accablé de soleil en Eté, battu aux quatre vents glacés, l‘Hiver. Sur cette terre qui n'avait rien pour elle, des générations de pagesos (paysans) de caractère, s’étaient éreintées à en tirer le meilleur parti. Force de courage, labeur et Amour, ces pauvres sols ingrats avait donné une nature ô combien généreuse dominée par la vigne ! Elle courrait les coteaux ocres, dévalait les terrasses graveleuses, dégringolait jusqu’aux vallons à galets roulés…Piqués de cyprès verts élancés, ce paysage de quiétude s’affublait de petits airs Toscans ! Ici, tout aurait pu inciter à la douceur de vivre…

Mascarell était un vaste domaine agricole à deux pas de Castelnou situé entre la bourgade de Thuir et le petit village de Camélas. C’était à lui seul un hameau aux habitats de schiste, de beaux galets roulés, ramassés autour de sa coquette chapelle romane, environnée de vignes, de champs de seigle, d’avoine, pour nourrir mules, chevaux, volailles et porcs et de méteil (mélange de blé et seigle) qui fournissait le pain de ces humbles. Là, plusieurs familles vivaient en quasi autarcie dans des conditions très âpres, à la frange de la pauvreté, se contentant de peu, s’attachant davantage au confort du bétail qu’au leur. Les hommes étaient robustes et rustres ; les femmes, besogneuses et résignées. Les saisons rythmaient la vie, consacrée aux dures besognes des champs...

En ce temps-là, le temps prenait son temps... Au printemps, c'était l'époque des semailles et des sarclages ; l'été, le temps de la fenaison, des moissons puis du battage des céréales. Tous y participaient : hommes, femmes et enfants. Les journaliers regidors (faucheurs) maniaient la faux (en catalan dalla), les femmes liaient les gerbes et glanaient, les enfants les entassaient. Sitôt, la moisson achevée, il fallait biner la vigne, le maïs, les pommes de terre avant que ne surviennent les joyeuses vendanges... Puis, les semailles et en plein hiver, la cueillette des olives ; la taille de la vigne, à la lune vieille de Noël avant les labours. Après les périodes de gels, Les hommes de « Mascarell » partaient tôt le matin arpenter les collines des Aspres. Ils extrayaient de gros bulbes appelés "broussins" situés entre les racines et le tronc, de la bruyère blanche. Quoique fort pénible, cette activité rapportée des revenus complémentaires substantiels. Chaque ramasseur ne descendait en plaine qu'après avoir récolté une centaine de kilo de «bulbes » rouges. Ils étaient transportés à dos d’homme, par des sentiers scabreux et escarpés jusqu‘à l’atelier Jean Blanc où étaient confectionnés des ébauchons de pipes, établis dans les anciens moulins de l'Oliveda à l’entrée de Bouleternère.

 

Hélas, depuis quelques années entre neige, inondations et crise viticole, les agriculteurs étaient au bord de la ruine, les journaliers chaumaient, Les récoltes avaient été maigres, le vin ne se vendait plus… La misère s’installait dans les campagnes !

Martin était l’aîné d’une fratrie de quatre enfants, fils d’Albert et Simone Figuères les maîtres des lieux. Simone, était vêtue toute de noir portant depuis des lustres le deuil d'un parent ou probablement celui de sa résignation... Elle parlait peu la Simone.

A cette époque-là, chez les familles aisées, il était de tradition que l’ainé rejoignent le grand séminaire pour entrer dans les Ordres. A l’âge de dix huit ans la décision tomba, brutale : 

- » Martin, Tu seras prêtre mon fils ! » Décréta Albert Figuères. Le fils s’exécuta, résigné, ne pu échapper à ce destin tout tracé et imposé. Il

rejoignit pour six années d’études le Grand séminaire diocésain de Perpignan situé au Campo Santo. Ordonné prêtre à par l’évêque Jules de Carsalade du Pont ; nommé vicaire à Rivesaltes puis curé à Politg avant d’être affecté à Sainte Colombe de la Commanderie. Au fil de son sacerdoce, l’abbé Figuères prêtre impétueux, exalté et indiscipliné, s’était taillé une belle réputation de fort en gueule au tempérament fougueux et aux sermons quelque peu rugueux. Ce qui lui valut certaines inimitiés parmi ses ouailles et surtout les mécréants… Singulier, il fréquentait tout aussi bien le bistrot des « blancs » bigots guindés et bien-pensants que celui populaire des « rouges« anticléricaux  et ouvriers. Notoire chasseur et grand pêcheur zélé devant l'éternel, il n'hésitait à braver les interdits, à blasphémer à tout va, à braconner sans scrupules, à boire de l‘absinthe ou du Byrrh plus que de raison avec les journaliers agricoles ou les ouvriers des caves Violet… Quand certains au café s’aventuraient à lui reprocher, goguenards, ses errances de comportements, il lançait à la cantonade : 

- » Etant donné les charges de mon ministère, Dieu m’absout m'absolument !» Cette conduite dévoyée exaspérait Albert Figuères pour qui l’ordre social et religieux était établi, il ne fallait pas transgresser ni les règles ni les bonnes manières. Ce patriarche, maître de Mascarell régnait sans partage sur son domaine, sa famille, ses gens et son cheptel. Chacun tenait sa place, bien rangée, bien alignée. Nul ne pouvait s’opposer à lui ni à ses décisions… sauf, peut-être Martin alias l’abbé Figuères

qui jouissait d‘un grand prestige à ses yeux.

La cinquantaine éreintée, du haut de son mètre soixante dix, moustaches grises hérissées, joues rougeottes, l’éternel béret visé sur la tête, Albert Figuères affiche les rondeurs d’une bedaine proéminente comme signe ostentatoire de prospérité. Il souffre d’arthrose aux genoux et sa démarche est chaloupée. Comme c’est fréquent dans les fratries, aînés et cadets, s’entendent comme larrons en foire. Martin était donc très proche de sa sœur cadette, Paula.

Une belle brune aux lèvres pulpeuses, à la frimousse tachetée de quelques points de rousseur, aux beaux yeux verts de braise. Hanches bien modelées, poitrine généreuse, Paula est désormais une belle jeune femme catalane.

- « Paula est bonne à marier puisqu‘elle a atteint l‘âge fatidique de dix sept ans ! » avait lancé le vieux Albert Figuères

de sa voix rocailleuse et grave, en refermant son couteau pour signifier à toute la tablée, la fin du repas.

Les pluies torrentielles du 3 Juin dernier, les perspectives de mauvaises récoltes n’auraient-elles pas précipitées sa décision? Depuis lors, les Figuères s’étaient mis en quête d’un bon parti pour leur fille. La moindre et anodine fête était l’occasion d’exhiber leur ravissante fille, de provoquer rencontres et envies de dot chez les familles de aisées…

Si son frère Martin n’avait pu esquiver son destin, elle, Paula se refusait de subir le même sort forcé.

 

 

 

 

 

Voilà quelques mois, à la dérobée, elle s’était entichée de Joan le beau régisseur du domaine avec lequel elle avait perdu

sa virginité une chaude soirée de Juillet dans la grange à foin. Dés lors, à la faveur de chaque nuit et du sommeil de ses parents, Paula se carapatait furtivement pour rejoindre dans la grange, son bien aimé. Hélas, ce qui devait advenir, advint ! Paula tomba enceinte. Certes, la jeune fille avait bien constaté que ses seins avaient enflés depuis quelque semaines, que de fréquentes nausées l’incommodaient… Bien qu’en ce début de vingtième siècle, apparaît la mode des douches vaginales après chaque rapport sexuel ; dans les campagnes, le sujet des rapports amoureux et de la sexualité restent tabou. Motus pas un mot de la part des mères à leurs filles. Les femmes apprennent sur le tas de foin ou moins délicatement dans la couche conjugale, résignées à donner une descendance à leur mari. D’ailleurs, ces femmes étaient engrossées sans ménagement par leurs hommes machos et plus fréquemment les jeunes domestiques, par leurs maîtres… Les naissances se succédaient, les fausses couches aussi, les bâtards foisonnaient… Ainsi, la première personne que Paula informa de son état fut son frère aîné. Elle prétexta se rendre au marché de Thuir pour rejoindre le presbytère de l‘église de Sainte Colombe de la Commanderie, à quelques lieues de Thuir.

Le destin est surprenant. Combien d’anodines rencontres ont donné un nouveau sens à notre vie ou offert de un nouvelles perspectives à notre existence sans que nous en ayons conscience ?

Parvenue à l’entrée de Thuir, Paula aperçoit d’un bien étrange équipage… Un âne bâté, deux jeunes adultes d‘une vingtaine d‘années. Ils font halte un moment en cœur de ville, au carrer de la foun (rue de la fontaine)… Fascinée, Paula les abordent :

- « Bonjour les amis ! D’où venez vous ? » interroge Paula.

- « Je m’appelle Marie et voici Samuel… » Lui rétorque la jeune fille.

- » Lui, c’est Floc, brave baudet du Lot, il a quelques années de bât à son actif. Voilà pour le cliché de famille ! » Plaisante Marie et aussitôt de préciser :

- «Nous avons quitté conformité et habitudes pour marcher sur les chemins. « 

Mais pourquoi faire ? » Demande, curieuse, impatiente, Paula.

Notre idée c’est de voir du pays et de rencontrer des gens. Nous voulons reprendre une ferme, mais nous ne savons pas encore où. Nous sommes partis en Juin 1905 de Bergerac en Dordogne via Lodève puis Estagel pour les vendanges et l’hiver dernier à Amélie les Bains. C’est un bon moyen de voyager à peu de frais, tout en s’imprégnant de la culture des endroits. » Révèle la joviale Marie. Doux rêveurs ? Originaux Marie et Samuel ? De père Français et de mère Allemande, Samuel possède le baccalauréat, moderne, philosophie, mathématiques

- «Nous voulions pratiquer et découvrir le métier de paysan. Nous cheminons donc de fermes en fermes. Dans chacune d’elles nous travaillons et en échange nous sommes logés, nourris. « Précise la jeune fille.

Chemin faisant, pas à pas, tous deux mûrissent, les expériences s’accumulent, le projet se précise... Les pieds sur terre, lucides, de concert ils s’exclament :

- «Nous sommes à l’école de la vie. Aucune école, ne pourrait proposer ce que nous sommes entrain d’apprendre. Tous les jours nous apprenons ! »Sur le périple, les rencontres se succèdent, autant d’occasions d’ouverture aux autres. Nombreux les interpellent :

 

- »Qu’est-ce que j’aurais aimé faire comme vous ! »

 

Lancent-ils fréquemment les yeux brillants. Loin des sentiers balisés, ces jeunes sont animés par un désir fort de réussir leur vie, de lui donner un sens profond. Être plus qu’avoir, voilà leur credo… C’est ainsi que Samuel ironise :

- «C’est comme ça que nous voulons vivre ! La ville ça ne nous convient pas. La routine, non merci…» Durant quatre ou cinq ans, par étapes de quinze kilomètres par jour, ils parcourront la vallée du Rhône, l’Alsace, puis l’Allemagne, les Pays Bas, puis retour en France pour la Bretagne.

- «Dans la vie quand on désire fort quelque chose ça advient très souvent.» Souligne, Marie résolument optimiste.

- « Quelle belle histoire ! Quelle leçon d’humilité et de courage ! » Songe Paula.

- « Bon vent à Floc, Marie et Samuel ! Que ce chemin initiatique vous mène vers un heureux destin. » Lance Paula en les quittant.

Paula est persuadé que cette rencontre est un signe du destin… Qu’elle peut elle aussi donner un sens à sa vie !

- « Martin, je suis enceinte de Joan notre régisseur, le père sera furieux et risque de me condamner au couvent ! « Confesse Paula.

- « Il veut me marier de force à un homme de son choix… » Dénonce-t-elle.

 

- « Ne crains rien petite sœur, demain je monte à Mascarell raisonner et négocier avec le père. Pour l‘instant, pas un mot, n’annonce surtout rien aux parents ! » S’exclame fermement l’abbé. Ils partagèrent un succulent civet de lièvre braconné la veille, à la terrasse fraîche et ombragée par une treille luxuriante de vigne. Le vin aidant, les inquiétudes de Maria s’étaient dissipées momentanément en de grands éclats de rire.

 

Martin venait d’atteindre le Mas Petit. Quelques lacets plus tard, il s’engageait dans le chemin bordé de murs empierrés pour atteindre quelques instants plus tard, haletant, Mascarell. A son arrivée dans la cour, les poules apeurées et caquetantes déguerpirent dare-dare… La "faixe" (longue ceinture de tissus rouge) pour le maintient des reins, petit gilet noir, manches retroussées de la chemise blanche… Le vieil Albert se tenait assis à l’ombre de l’imposant figuier, tirant sur sa nouvelle pipe achetée la veille à Bouleternère. à la vue du fils, seul le regard scintilla, sans esquisser le moindre signe d’émotion. Albert Figuères s’étonna de voir apparaître Martin avant les vêpres.

- « Quel bon vent t’amène curé ? » marmonna-t-il ombrageux comme tout bon paysan qui se respecte. Martin jeta sa vielle bicyclette contre la porcherie toute proche, non sans avoir déranger les cochons assoupis ; secoua sa soutane couverte de poussière et repris son souffle pour décocher un :

- « Bonsoir père ! Je viens prendre conseils auprès de vous. » Le vieux se leva lentement, en silence, pénétra d’un pas pesant dans la vaste cuisine pour s’attabler. Martin s’installa face à lui. Dans le llar (l’âtre) de la cheminée mijotait l’ouillade du soir. Son fumet exhalait toute la pièce. Le patriarche servit un verre de muscat frais à chacun, bu le sien d’un seul trait ponctué d’un claquement de langue de satisfaction, avant d’essuyer d‘un revers de manche, ses moustaches grisonnantes. Martin, bu lentement une gorgée, tout en épiant son père. Il se décida à rompre ce silence pesant.

- « Père, je n’ai à ce jour toujours pas de gouvernante pour me servir au presbytère et j’aurais bientôt aussi à charge la grande paroisse de Thuir.» A ces mots, le père Figuères fronça des sourcils soupçonneux. Et Martin de poursuivre : 

- » J’ai donc pensé à Paula. Je veillerai à son éducation religieuse, à sa vertu pour permettre plus tard qu’elle trouve chaussure à son pied et se marie à un très bon parti, une famille de braves catholiques pratiquants. »

Albert Figuères tira nerveusement sur sa pipe et subitement d’hurler :

- » Non ! Non ! Et Non ! Je marierai Paula avant la fin de l’année. Sa dot me permettra d’acquérir la métairie de la Lapinière pour accroître le domaine et développer l‘élevage de chèvres. Depuis 1900, les cours du vin ne cessent de baisser ! » Constatant l’intransigeance du père, Martin se résolu à dévoiler la vérité pour mettre un terme à ces desseins.

- « Paula, est enceinte de Joan notre régisseur. Ils doivent donc se marier au plus tôt !» Les expressions du vieux visage, soudain, se durcirent avant qu’il ne lança sa cruelle sentence:

- » Me cago en l'hòstia ! (Je chie sur l'hostie) c’est le couvent pour la vie ! c’est le couvent ! Et cette fripouille, ce vaurien de Joan, je le congédie, le chasse sur le champ ! » Martin s’était levé, les deux mains fermement appuyées sur la table il se mit à brailler plus fort que son père : 

-- » Puisque c’est comme ça, Paula et Joan me suivent de suite et je quitte dés demain mon ministère ! Et vous n‘aurez plus jamais aucunes nouvelles de nous. Adieu père ! »

Le futur prêtre défroqué se lança à la recherche de Joan et de sa sœur. Il les retrouva aux bords du canal royal d’irrigation où ils s’étaient réfugiés et décampèrent sur le champ tous les trois sans aucunes affaires. Comme le destin est curieux ! Paula allait subir sa vie ; elle se libérait du carcan autoritaire du père quand Martin donnait un nouveau sens à son existence. Bien qu’ils soient tous trois sans le sou, ils étaient désormais libres.

Dés le lendemain, Monsieur Martin Figuères en civil et endimanché, prit la diligence à Thuir, pour gagner Perpignan. le diocèse à rencontrer l’évêque pour lui signifier qu’il abandonnait le postulat du célibat des prêtres. Le surlendemain, Martin et Joan étaient embauchés aux caves Byrrh à Thuir comme ouvriers de chais et obtenaient un logement du magnanime patron Lambert Violet. Cette volteface du prêtre n’émut personne tant le personnage était singulier ! Longtemps encore certains s’amusaient à l’appeler « mon père « … Quelques mois plus tard, Paula donnait naissance à une magnifique petite fille prénommée Maria. Les mois et les années passèrent ni dans l’opulence ni dans la misère… Martin toujours célibataire et ouvrier de chais, fut victime d’un grave infarctus.

- «Que vais-je devenir si je ne puis travailler ?» s’inquiéta-t-il auprès du docteur.

- «Achetez un cheval, équipez-vous d’une carriole et faîtes marchand ambulant !» Conseilla le médecin. Illico, Martin s’exécuta, acheta un percheron et débuta le commerce de chaussures sur les marchés de Perpignan. Il avait la bosse du commerce, la gouaille du bonimenteur de foire… il avait la réputation de pouvoir vendre même des paires de chaussures dépareillées ! Quelques années plus tard, Martin avait fait fortune. C’est alors qu’il rencontra celle qui allait devenir son épouse, une éblouissante et élégante commerçante catalane originaire de de La Bisbal en Catalogne. Anna possédait plusieurs boutiques au cœur de Perpignan. De cette union naquit Albert, Thérèse et la petite Rose qui prit la précaution, comble du luxe en cette année 1911, de naître dans un hôtel luxueux à Maury. Anna n’avait ni la vocation maternelle ni des dispositions à la fidélité. Les familles aisées, à cette époque, pratiquaient couramment "la mise en nourrice" à la campagne, de préférence. Comme auparavant, ses aînés, nourrisson, Rose, fut placée du côté d’Argelés prés de la Méditerranée, dans le mas de la famille Lavail… La belle Anna était volage ; le couple se sépare. Passent les années, la Grand’ Guerre… Les nourrices finirent par ne plus avoir ni nouvelles ni rétributions de la part des parents.

 

 

 

1920. Rose a neuf ans, les « années folles « ? Ce n‘est pas pour elle ! Une bouche à nourrir en plus, pensez donc, ça coûte ! C’est donc par nécessité qu’elle quitte l’école, juste le temps d’apprendre les rudiments d’écriture et de calcul, pour être placée servante et lavandière chez le notaire d’Argelés. Rose est une petite fille attachante, courageuse, au caractère bien trempé. Elle a grandi dans la famille Lavail entourée d’une ribambelle d’enfants, en compagnie de ses deux «sœurs de lait«  Sidonie et Laurence. Malgré la rudesse de sa condition, Rose, la petite Cosette, ne se plaint jamais de son sort, trop fière qu‘elle est ! Le soir, à la pétoche d’une bougie et à la dérobée, elle dévore les livres que lui fournit son ancienne maîtresse d’école. La petite fille a soif de connaissance, de reconnaissance?

 

1929. Rose a dix huit ans. Elle n’est plus boniche mais désormais employée au grand hôtel restaurant Xatard d’Argelés sur mer. Rose est une jeune fille épanouie, brillante, besogneuse, déterminée.

 

 

  

 

Depuis 1904, la Ville s’est émancipée de ses fortifications… pour s’épancher en de nouveaux quartiers.

La rivière Têt, coule des Pyrénées jusqu’à la Méditerranée traverse Perpignan. Sur ses berges, prés du faubourg Notre Dame à deux pas du pont Roig, est installé un camp gitan composé d’une douzaine de roulottes. Le chef du clan est Antoine Baptiste dit « El Bruixot » le sorcier car il a le don de guérir aussi bien les chevaux que les humains. Chez les Baptiste les hommes sont maquignons de père en fils ; les femmes sont vannières mais excellent comme diseuses de bonne aventure… El Bruixot, a pignon sur rue. Sa réputation d’excellent marchand de chevaux dépasse depuis longtemps les frontières du Pays Catalan. D’un cheval flapi, aux flancs échancrés par les années, le gitans le présente comme une affaire exceptionnelle à saisir ! El Bruixot ne se sépare jamais de sa canne-toise de maquignon. Cette canne dite "à système" terminée par un pommeau en argent renferme dans son fût une dague mais aussi d’autres vertus ! Pour acquérir à moindre coût une belle bête, discrètement, il assène un coup de canne sur le front de l’animal qui sitôt flageole, perd de sa superbe : Et le tour est joué, l’affaire dans le sac ! Les Baptiste sont aussi spécialistes de la tonte des chevaux, ânes, mulets, bardots ou même chiens: munis de leurs forces, grands ciseaux de tonte, ils rasent complètement l’animal, ne laissant qu’un petit toupet poilu en guise de signature.

Fils du vent, le gitan, c’est bien connu, apeure les esprits petits bourgeois, garants de l’ordre et de la propriété. Depuis le 16 juillet 1912, afin de règlementer les professions ambulantes et maîtriser la circulation des nomades, les gitans sont obligés de posséder un carnet anthropométrique d’identité. Bien que les Baptistes soient aisés, sédentaires et implantés ici depuis le 16ème siècle, l’accès au logement à Perpignan leur est interdit…

Le 11 Novembre, c’est la foire de la Saint Martin. La fête foraine sur la Promenade des Platanes, la foire aux bestiaux et la foire commerciale au faubourg Notre Dame. En ces lieux, le maquignon côtoie le paysan ; le bonimenteur, le bourgeois ; le mendigot, le saltimbanque.… On y accourt des quatre coins du Pays catalan ! La campagne envahit La Ville l‘espace d‘une journée. Très tôt le matin, de cette foire jaillit charivaris et transpirent mille odeurs ! Elle est très animée et bigarrée, tous les produits de la ferme et toutes sortes de bêtes sont exposés à proximité c'est un foisonnement de petits métiers : Forgeron, cardeuse, maréchal ferrant, vannier...

 

 

Ingrazia, est bohémienne, splendide brune, aux grands yeux de velours expressifs, au hâle de lune, au maintien fier et engageant. Elle est plus connue comme marchande de cacahuètes grillées des rues de Perpignan. Ingrazia, était la cadettes des filles d’Antoine Baptiste dit « El Bruixot » le sorcier. Elle a installé son sommaire étal de paniers à l’angle de la rue du marché aux bestiaux. Un coup d’œil à droite, un autre à gauche… Dés qu’elle s’est assurée de l’absence de la maréchaussée, elle harangue la foule en vantant les mérites de son autre activité, celle-là, illicite :

 

- «Paios ! Approchez approchez Messieurs, Dames, la diseuse de bonne aventure prédit l'avenir pour quelques pièces... »Rose tombe nez à nez avec l’intrigante Ingrazia qui lui saisit prestement la main gauche, celle du cœur.

- «Que fais-tu dans la vie ma bonne dame ?»

Quoique surprise et même sur la défensive, Rose est happée à la fois par l’attrait de l’irrationnel et son insatiable curiosité.

- «Je suis femme de chambre dans un hôtel à Argelés…«

Bafouille-t-elle timidement. Un moment silencieuse, d’un regard soutenu, Ingrazia examine la main ouverte tout en prêtant une oreille attentive, elle étale les cartes sur sa petite table.

- «J’ai été élevée chez une nourrice et je n’ai jamais vu mes parents.» Précise Rose.

Pour toute bonne diseuse de bonne aventure qui se respecte, il ne faut surtout jamais interrompre sa cliente, cela fait partie de la thérapie du métier. La laisser se confier, c'est déjà la moitié du service après vente qui met un point d'honneur à faire guérir ses "patients" par eux-mêmes, en écoutant tout bonnement leurs "mauvaises aventures", avant d'en révéler de bonnes…
Voyons d'abord ce que disent les cartes !» S’exclame Ingrazia.

.- «Je vois que tu es une brave fille, tu ne mérites pas un tel sort. Je vois beaucoup de projets pour toi, tu n'auras qu'à choisir, et tu ne le regretteras pas…«

Après un temps de pose :

- »Tu feras un beau mariage et auras trois belles filles… Mais je vois des renoncements, des enfants… Le sort s’acharne-t-il ? Il te faudra être vigilante pour ne pas répéter ton vécu !» Là, à cet instant, le regard hagard, songeuse Rose demeure sans voix. Soudain, la belle bohémienne rompt ce mutisme et décoche :

- «Dis-moi, souhaiterais-tu rencontrer ton père? Ton vrai père ?» A ces mots, déconcertée, Rose se pâme sous une effusion d‘émotions. Des larmes perlent sur ses joues. Cette intrusion dans sa vie bouleverse la jeune fille ! Elle qui à Argelés se fait appeler Rose Lavail…


La nuit, est le refuge de tous nos souvenirs, le havre de tous nos rêves, de toutes nos épouvantes… Le sommeil de Rose devient bientôt agité, tiraillée qu’elle est entre enthousiasme, curiosités, craintes et désillusions… Les questions fusent dans sa tête… Rencontrer père ou mère qu’on n’a jamais vu, ça vous remue les tripes, ça vous retourne ! Comment se reconstruire, se fabriquer une nouvelle vie, une nouvelle identité ? devenir une autre ? Etre d’ici et de là-bas au risque de n’être de nulle part... Un univers construit sur le vécu doit-il s’effacer pour laisser place à de nouveaux repères imaginés ?

C’est une situation fréquemment rencontrée par de nombreux enfants qui, soudain, un jour, apprennent qu’ils ont été adoptés ou que leur papa n’est pas leur vrai père et découvrent l’existence du parent géniteur. Pourquoi ne dit-on pas la vérité à ces enfants? Avec la trahison, c’est un infini vertige destructeur qui les envahit alors ! Les interrogations existentielles fusent : Qui suis-je véritablement ? Un usurpateur qui vit dans la peau d’une autre identité? Un frêle esquif à la dérive dont les amarres ont été coupées ?

 

 

 

 

En 1911, à son divorce, Martin ne veut plus de carcan, s’évanouit, disparaît… Il y a de l’aventurier chez ce catalan épris d‘absolu, d‘évasion. La rumeur prétend à cette époque qu’il a quitté la France pour se réfugier à Djibouti

où il vivrait dans la quasi clandestinité. Là bas, sous un nom d’emprunt, il aurait fait commerce plus ou moins illicite, du café, des perles et autres trafics, doublé d‘un émérite contrebandier.

Le samedi 1er août 1914, à 16 heures, tous les clochers de Perpignan font entendre un sinistre tocsin. C'est la mobilisation générale. Loin d’ici, Martin Figuères échappe donc à la mobilisation générale…

En 1928, Martin réapparaît au Pays Catalan sous le nom de Figuéras. Il demeure discrètement à l’écart de la ville au Mas Sant Vicens environné de vignes, situé au sud-est de Perpignan. Il mène grande vie, est devenu bourgeois bon teint, avec respectabilité, bedaine, moustache en guidon, élégants costumes, distingués chapeaux, cheveux gominés et tout le saint-frusquin ! Respecté par tous à Perpignan, salué dans les rues, comme il se doit par les filles de joie...

L’habit ne fait pas le moine ! Qui devinerai sous ces traits un curé défroqué ? Un aventurier contrebandier repenti ?

Le sieur Martin a pris pour habitude de prendre tous les jours ses repas à la loge de mer, au Grand café de France, l’un des établissements du cœur de ville, très couru, haut lieu de rendez-vous tout aussi mondains que coquins du tout Perpignan.

Ingrazia accompagne Rose à sa rencontre un midi. Martin attablé, déjeune en solitaire quand les deux jeunes femmes font intrusion :

- » Ola ! Martin Figuères ! Je te présente ta fille Rose !» S’exclame à la cantonade la cancanière Ingrazia. A ces mots, surpris, il relève la tête tout en laissant choir sa fourchette, pose son regard sur la belle jeune fille qui est plantée devant lui. Là, l’instant devient éternité. La pudeur crée la retenue. Et enfin, père et fille tombent aussitôt dans les bras l’un de l’autre… Martin serre fort contre lui sa petite fille, des larmes amères de regrets mêlées à d’intenses émotions de culpabilité, coulent à flot…

En quelques jours, la petite cosette se métamorphose en une élégante bourgeoise au port altier, aux cheveux courts à la garçonne. Pour Martin, rien n’est trop beau pour sa fille Rose ! Il la comble de présents, de bijoux, de robes charleston ou tubulaires, d’élégants chapeaux cloche, quantités d‘attentions et d‘affection… Dorénavant, ils ne se quittent plus. Martin promène Rose dans sa voiture grand luxe, une Citroën coupé de ville toute noire, rutilante. Ils parcourent les routes de beau Pays catalan, de Collioure à Vernet les Bains, de Céret à Rivesaltes… Au fil des jours, Rose conte à son père, sa jeune existence, ses nuits entières à pleurer en silence sur son abandon ; ses rêves à prier la vierge qu’un jour advienne où elle rencontrerait enfin ses parents…

- «Père, j’ai tant espéré ces moments-là ! C’est terrible d’être oubliée, je me suis construite mais sans racines. Je me suis fondue dans ma famille adoptive mais il y avait au fonds de moi, inconsciemment un grand vide, l‘absence.» Ose-t-elle lui confier et de s‘épancher sans retenue :

- «Oui ! Cette famille m’a aimée cependant sans affection. J’ai été joyeuse mais à aucun moment heureuse. Les premières années de l’enfance imprègnent à tout jamais le reste de l’existence.»

Est-ce par pudeur ? Est-ce par crainte de juger, de culpabiliser son père ? Ou simplement l’inquiétude de ressasser le passé ou de faire ressurgir des souvenirs douloureux ? Rose renonça à demander les raisons de son abandon. Passent les jours, la complicité aidant, un pacte tacite de silence fut scellé entre père et fille.

Rose se fiance sans conviction, avec Edouard Xatard, médiocre douanier de son état et l’un des fils de ses anciens employeurs… Les bans du mariage sont déjà publiés, quand…

 

 

 

Jean est le fils des Lavail, famille adoptive de Rose. Appelé sous les drapeaux dans l’aéronavale, il change d’affectation. Il quitte la base d’hydravions de Carro pour rejoindre celle de Latécoère, baptisée "L'escale" sur l’étang de Salses, proche de Saint Laurent de la Salanque en Pays catalan. La construction de cette base a débuté en 1924 et a été mise en service en 1927. Sur 150 hectares de landes de terres salées et sablonneuses, "L'escale" est composée d’un aérodrome, d’hangars, d’une base météorologique, d‘un poste TSF, de bureaux, de logis. Telle une avancée dans l’étang, un ponton long de 130 mètres se termine par une grue géante pour permettre la mise à flots ou le levage des hydravions. Prévu, à l‘origine pour servir de base de secours aux liaisons aériennes vers l‘Afrique du Nord, elle est utilisée pour le montage et les essais d’hydravions. C'est une vraie base d'essais, avec acheminement en pièces détachées des aéronefs depuis les ateliers "Pierre Latécoère" de Toulouse, pour être assemblés sur ce site. Les pilotes effectuent durant 25 jours leurs essais d’hydravion sur l'étang puis gagnent leur base de Marseille.

 

En ces lieux, Jean Lavail se lie d’amitié avec un mécanicien comme lui, un certain Fernand Kerleau, un breton originaire de Cancale. Ces deux Quartier-maître surnommé "crabe" dans l‘aéronavale, partent ensemble en permission pour gagner le domicile familial des Lavail à Argelés sur Mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hélas, depuis quelques années entre neige, inondations et crise viticole, les agriculteurs étaient au bord de la ruine, les journaliers chaumaient, Les récoltes avaient été maigres, le vin ne se vendait plus… La misère s’installait dans les campagnes !

Martin était l’aîné d’une fratrie de quatre enfants, fils d’Albert et Simone Figuères les maîtres des lieux. Simone, était vêtue toute de noir portant depuis des lustres le deuil d'un parent ou probablement celui de sa résignation... Elle parlait peu la Simone.

A cette époque-là, chez les familles aisées, il était de tradition que l’ainé rejoignent le grand séminaire pour entrer dans les Ordres. A l’âge de dix huit ans la décision tomba, brutale : 

- » Martin, Tu seras prêtre mon fils ! » Décréta Albert Figuères. Le fils s’exécuta, résigné, ne pu échapper à ce destin tout tracé et imposé. Il

rejoignit pour six années d’études le Grand séminaire diocésain de Perpignan situé au Campo Santo. Ordonné prêtre à par l’évêque Jules de Carsalade du Pont ; nommé vicaire à Rivesaltes puis curé à Politg avant d’être affecté à Sainte Colombe de la Commanderie. Au fil de son sacerdoce, l’abbé Figuères prêtre impétueux, exalté et indiscipliné, s’était taillé une belle réputation de fort en gueule au tempérament fougueux et aux sermons quelque peu rugueux. Ce qui lui valut certaines inimitiés parmi ses ouailles et surtout les mécréants… Singulier, il fréquentait tout aussi bien le bistrot des « blancs » bigots guindés et bien-pensants que celui populaire des « rouges« anticléricaux  et ouvriers. Notoire chasseur et grand pêcheur zélé devant l'éternel, il n'hésitait à braver les interdits, à blasphémer à tout va, à braconner sans scrupules, à boire de l‘absinthe ou du Byrrh plus que de raison avec les journaliers agricoles ou les ouvriers des caves Violet… Quand certains au café s’aventuraient à lui reprocher, goguenards, ses errances de comportements, il lançait à la cantonade : 

- » étant donné les charges de mon ministère, Dieu m’absout absolument ! » Cette conduite dévoyée exaspérait Albert Figuères pour qui l’ordre social et religieux était établi, il ne fallait pas transgresser ni les règles ni les bonnes manières. Ce patriarche, maître de Mascarell régnait sans partage sur son domaine, sa famille, ses gens et son cheptel. Chacun tenait sa place, bien rangée, bien alignée. Nul ne pouvait s’opposer à lui ni à ses décisions… sauf, peut-être Martin alias l’abbé Figuères

qui jouissait d‘un grand prestige à ses yeux.

La cinquantaine éreintée, du haut de son mètre soixante dix, moustaches grises hérissées, joues rougeottes, l’éternel béret visé sur la tête, Albert Figuères affiche les rondeurs d’une bedaine proéminente comme signe ostentatoire de prospérité. Il souffre d’arthrose aux genoux et sa démarche est chaloupée. Comme c’est fréquent dans les fratries, aînés et cadets, s’entendent comme larrons en foire. Martin était donc très proche de sa sœur cadette, Paula.

Une belle brune aux lèvres pulpeuses, à la frimousse tachetée de quelques points de rousseur, aux beaux yeux verts de braise. Hanches bien modelées, poitrine généreuse, Paula est désormais une belle jeune femme catalane.

- « Paula est bonne à marier puisqu‘elle a atteint l‘âge fatidique de dix sept ans ! » avait lancé le vieux Albert Figuères

de sa voix rocailleuse et grave, en refermant son couteau pour signifier à toute la tablée, la fin du repas.

Les pluies torrentielles du 3 Juin dernier, les perspectives de mauvaises récoltes n’auraient-elles pas précipitées sa décision? Depuis lors, les Figuères s’étaient mis en

quête d’un bon parti pour leur fille. La moindre et anodine fête était l’occasion d’exhiber leur ravissante fille, de provoquer rencontres et envies de dot chez les familles de aisées…

Si son frère Martin n’avait pu esquiver son destin, elle, Paula

se refusait de subir le même sort forcé.

 

 

 

 

 

Voilà quelques mois, à la dérobée, elle s’était entichée de Joan le beau régisseur du domaine avec lequel elle avait perdu

sa virginité une chaude soirée de Juillet dans la grange à foin. Dés lors, à la faveur de chaque nuit et du sommeil de ses parents, Paula se carapatait furtivement pour rejoindre dans la grange, son bien aimé. Hélas, ce qui devait advenir, advint ! Paula tomba enceinte. Certes, la jeune fille avait bien constaté que ses seins avaient enflés depuis quelque semaines, que de fréquentes nausées l’incommodaient… Bien qu’en ce début de vingtième siècle, apparaît la mode des douches vaginales après chaque rapport sexuel ; dans les campagnes, le sujet des rapports amoureux et de la sexualité restent tabou. Motus pas un mot de la part des mères à leurs filles. Les femmes apprennent sur le tas de foin ou moins délicatement dans la couche conjugale, résignées à donner une descendance à leur mari. D’ailleurs, ces femmes étaient engrossées sans ménagement par leurs hommes machos et plus fréquemment les jeunes domestiques, par leurs maîtres… Les naissances se succédaient, les fausses couches aussi, les bâtards foisonnaient… Ainsi, la première personne que Paula informa de son état fut son frère aîné. Elle prétexta se rendre au marché de Thuir pour rejoindre le presbytère de l‘église de Sainte Colombe de la Commanderie, à quelques lieues de Thuir.

Le destin est surprenant. Combien d’anodines rencontres ont donné un nouveau sens à notre vie ou offert de un nouvelles perspectives à notre existence sans que nous en ayons conscience ?

Parvenue à l’entrée de Thuir, Paula aperçoit d’un bien étrange équipage… Un âne bâté, deux jeunes adultes d‘une vingtaine d‘années. Ils font halte un moment en cœur de ville, au carrer de la foun (rue de la fontaine)… Fascinée, Paula les abordent :

- « Bonjour les amis ! D’où venaient vous ? » interroge Paula.

- « Je m’appelle Marie et voici Samuel… » Lui rétorque la jeune fille.

- » Lui, c’est Floc, brave baudet du Lot, il a quelques années de bât à son actif. Voilà pour le cliché de famille ! » Plaisante Marie et aussitôt de préciser :

- « Nous avons quitté conformité et habitudes pour marcher sur les chemins. « 

-«  Mais pourquoi faire ? » Demande, curieuse, impatiente, Paula.

-« Notre idée c’est de voir du pays et de rencontrer des gens. Nous voulons reprendre une ferme, mais nous ne savons pas encore où. Nous sommes partis en Juin 1905 de Bergerac en Dordogne via Lodève puis Estagel pour les vendanges et l’hiver dernier à Amélie les Bains. C’est un bon moyen de voyager à peu de frais, tout en s’imprégnant de la culture des endroits. » Révèle la joviale Marie. Doux rêveurs ? Originaux Marie et Samuel ? De père Français et de mère Allemande, Samuel possède le baccalauréat, moderne, philosophie, mathématiques

- «Nous voulions pratiquer et découvrir le métier de paysan. Nous cheminons donc de fermes en fermes. Dans chacune d’elles nous travaillons et en échange nous sommes logés, nourris. « Précise la jeune fille.

Chemin faisant, pas à pas, tous deux mûrissent, les expériences s’accumulent, le projet se précise... Les pieds sur terre, lucides, de concert ils s’exclament :

- «Nous sommes à l’école de la vie. Aucune école, ne pourrait proposer ce que nous sommes entrain d’apprendre. Tous les jours nous apprenons ! »Sur le périple, les rencontres se succèdent, autant d’occasions d’ouverture aux autres. Nombreux les interpellent :

- »Qu’est-ce que j’aurais aimé faire comme vous ! »Lancent-ils fréquemment les yeux brillants. Loin des sentiers balisés, ces jeunes sont animés par un désir fort de réussir leur vie, de lui donner un sens profond. Être plus qu’avoir, voilà leur credo… C’est ainsi que Samuel ironise :

- «C’est comme ça que nous voulons vivre ! La ville ça ne nous convient pas. La routine, non merci…» Durant quatre ou cinq ans, par étapes de quinze kilomètres par jour, ils parcourront la vallée du Rhône, l’Alsace, puis l’Allemagne, les Pays Bas, puis retour en France pour la Bretagne.

- «Dans la vie quand on désire fort quelque chose ça advient très souvent.» Souligne, Marie résolument optimiste.

- « Quelle belle histoire ! Quelle leçon d’humilité et de courage ! » Songe Paula.

- « Bon vent à Floc, Marie et Samuel ! Que ce chemin initiatique vous mène vers un heureux destin. » Lance Paula en les quittant.

Paula est persuadé que cette rencontre est un signe du destin… Qu’elle peut elle aussi donner un sens à sa vie !

- « Martin, je suis enceinte de Joan notre régisseur, le père sera furieux et risque de me condamner au couvent ! « Confesse Paula.

- « Il veut me marier de force à un homme de son choix… » Dénonce-t-elle.

 

- « Ne crains rien petite sœur, demain je monte à Mascarell raisonner et négocier avec le père. Pour l‘instant, pas un mot, n’annonce surtout rien aux parents ! » S’exclame fermement l’abbé. Ils partagèrent un succulent civet de lièvre braconné la veille, à la terrasse fraîche et ombragée par une treille luxuriante de vigne. Le vin aidant, les inquiétudes de Maria s’étaient dissipées momentanément en de grands éclats de rire.

Le destin est surprenant. Combien d’anodines rencontres ont donné un nouveau sens à notre vie ou offert de un nouvelles perspectives à notre existence sans que nous en ayons conscience ?

Parvenue à l’entrée de Thuir, Paula aperçoit d’un bien étrange équipage… Un âne bâté, deux jeunes adultes d‘une vingtaine d‘années. Ils font halte un moment en cœur de ville, au carrer de la foun (rue de la fontaine)… Fascinée, Paula les abordent :

- « Bonjour les amis ! D’où venaient vous ? » interroge Paula.

- « Je m’appelle Marie et voici Samuel… » Lui rétorque la jeune fille.

- » Lui, c’est Floc, brave baudet du Lot, il a quelques années de bât à son actif. Voilà pour le cliché de famille ! » Plaisante Marie et aussitôt de préciser :

- « Nous avons quitté conformité et habitudes pour marcher sur les chemins. « 

-«  Mais pourquoi faire ? » Demande, curieuse, impatiente, Paula.

-« Notre idée c’est de voir du pays et de rencontrer des gens. Nous voulons reprendre une ferme, mais nous ne savons pas encore où. Nous sommes partis en Juin 1905 de Bergerac en Dordogne via Lodève puis Estagel pour les vendanges et l’hiver dernier à Amélie les Bains. C’est un bon moyen de voyager à peu de frais, tout en s’imprégnant de la culture des endroits. » Révèle la joviale Marie. Doux rêveurs ? Originaux Marie et Samuel ? De père Français et de mère Allemande, Samuel possède le baccalauréat, moderne, philosophie, mathématiques

- «Nous voulions pratiquer et découvrir le métier de paysan. Nous cheminons donc de fermes en fermes. Dans chacune d’elles nous travaillons et en échange nous sommes logés, nourris. « Précise la jeune fille.

Chemin faisant, pas à pas, tous deux mûrissent, les expériences s’accumulent, le projet se précise... Les pieds sur terre, lucides, de concert ils s’exclament :

- «Nous sommes à l’école de la vie. Aucune école, ne pourrait proposer ce que nous sommes entrain d’apprendre. Tous les jours nous apprenons ! »Sur le périple, les rencontres se succèdent, autant d’occasions d’ouverture aux autres. Nombreux les interpellent :

- »Qu’est-ce que j’aurais aimé faire comme vous ! »Lancent-ils fréquemment les yeux brillants. Loin des sentiers balisés, ces jeunes sont animés par un désir fort de réussir leur vie, de lui donner un sens profond. Être plus qu’avoir, voilà leur credo… C’est ainsi que Samuel ironise :

- «C’est comme ça que nous voulons vivre ! La ville ça ne nous convient pas. La routine, non merci…» Durant quatre ou cinq ans, par étapes de quinze kilomètres par jour, ils parcourront la vallée du Rhône, l’Alsace, puis l’Allemagne, les Pays Bas, puis retour en France pour la Bretagne.

- «Dans la vie quand on désire fort quelque chose ça advient très souvent.» Souligne, Marie résolument optimiste.

- « Quelle belle histoire ! Quelle leçon d’humilité et de courage ! » Songe Paula.

- « Bon vent à Floc, Marie et Samuel ! Que ce chemin initiatique vous mène vers un heureux destin. » Lance Paula en les quittant.

Paula est persuadé que cette rencontre est un signe du destin… Qu’elle peut elle aussi donner un sens à sa vie !

- « Martin, je suis enceinte de Joan notre régisseur, le père sera furieux et risque de me condamner au couvent ! « Confesse Paula.

- « Il veut me marier de force à un homme de son choix… » Dénonce-t-elle.

 

- « Ne crains rien petite sœur, demain je monte à Mascarell raisonner et négocier avec le père. Pour l‘instant, pas un mot, n’annonce surtout rien aux parents ! » S’exclame fermement l’abbé. Ils partagèrent un succulent civet de lièvre braconné la veille, à la terrasse fraîche et ombragée par une treille luxuriante de vigne. Le vin aidant, les inquiétudes de Maria s’étaient dissipées momentanément en de grands éclats de rire.

 

Martin venait d’atteindre le Mas Petit. Quelques lacets plus tard, il s’engageait dans le chemin bordé de murs empierrés pour atteindre quelques instants plus tard, haletant, Mascarell. A son arrivée dans la cour, les poules apeurées et caquetantes déguerpirent dare-dare… La "faixe" (longue ceinture de tissus rouge) pour le maintient des reins, petit gilet noir, manches retroussées de la chemise blanche… Le vieil Albert se tenait assis à l’ombre de l’imposant figuier, tirant sur sa nouvelle pipe achetée la veille à Bouleternère. à la vue du fils, seul le regard scintilla, sans esquisser le moindre signe d’émotion. Albert Figuères s’étonna de voir apparaître Martin avant les vêpres.

- « Quel bon vent t’amène curé ? » marmonna-t-il ombrageux comme tout bon paysan qui se respecte. Martin jeta sa vielle bicyclette contre la porcherie toute proche, non sans avoir déranger les cochons assoupis ; secoua sa soutane couverte de poussière et repris son souffle pour décocher un :

- « Bonsoir père ! Je viens prendre conseils auprès de vous. » Le vieux se leva lentement, en silence, pénétra d’un pas pesant dans la vaste cuisine pour s’attabler. Martin s’installa face à lui. Dans le llar (l’âtre) de la cheminée mijotait l’ouillade du soir. Son fumet exhalait toute la pièce. Le patriarche servit un verre de muscat frais à chacun, bu le sien d’un seul trait ponctué d’un claquement de langue de satisfaction, avant d’essuyer d‘un revers de manche, ses moustaches grisonnantes. Martin, bu lentement une gorgée, tout en épiant son père. Il se décida à rompre ce silence pesant.

- « Père, je n’ai à ce jour to

ujours pas de gouvernante pour me servir au presbytère et j’aurais bientôt aussi à charge la grande paroisse de Thuir… » A ces mots, le père Figuères fronça des sourcils soupçonneux. Et Martin de poursuivre : 

- » J’ai donc pensé à Paula. Je veillerai à son éducation religieuse, à sa vertu pour permettre plus tard qu’elle trouve chaussure à son pied et se marie à un très bon parti, une famille de braves catholiques pratiquants. »

Albert Figuères tira nerveusement sur sa pipe et subitement d’hurler :

- » Non ! Non ! Et Non ! Je marierai Paula avant la fin de l’année. Sa dot me permettra d’acquérir la métairie de la Lapinière pour accroître le domaine et développer l‘élevage de chèvres.   

Depuis 1900, les cours du vin ne cessent de baisser !

» Constatant l’intransigeance du père, Martin se résolu à dévoiler la vérité pour mettre un terme à ces desseins.

- « Paula, est enceinte de Joan notre régisseur. Ils doivent donc se marier au plus tôt !» Les expressions du vieux visage, soudain, se durcirent avant qu’il ne lança sa cruelle sentence:

- » Me cago en l'hòstia ! (Je chie sur l'hostie) c’est le couvent pour la vie ! c’est le couvent ! Et cette fripouille, ce vaurien de Joan, je le congédie, le chasse sur le champ ! » Martin s’était levé, les deux mains fermement appuyées sur la table il se mit à brailler plus fort que son père : 

-- » Puisque c’est comme ça, Paula et Joan me suivent de suite et je quitte dés demain mon ministère ! Et vous n‘aurez plus jamais aucunes nouvelles de nous. Adieu père ! »

Le futur prêtre défroqué se lança à la recherche de Joan et de sa sœur. Il les retrouva aux bords du canal royal d’irrigation où ils s’étaient réfugiés et décampèrent sur le champ tous les trois sans aucunes affaires. Comme le destin est curieux ! Paula allait subir sa vie ; elle se libérait du carcan autoritaire du père quand Martin donnait un nouveau sens à son existence. Bien qu’ils soient tous trois sans le sou, ils étaient désormais libres.

Dés le lendemain, Monsieur Martin Figuères en civil et endimanché, prit la diligence à Thuir, pour gagner Perpignan. le diocèse à rencontrer l’évêque pour lui signifier qu’il abandonnait le postulat du célibat des prêtres. Le surlendemain, Martin et Joan étaient embauchés aux caves Byrrh à Thuir comme ouvriers de chais et obtenaient un logement du magnanime patron Lambert Violet. Cette volteface du prêtre n’émut personne tant le personnage était singulier ! Longtemps encore certains s’amusaient à l’appeler « mon père « … Quelques mois plus tard, Paula donnait naissance à une magnifique petite fille prénommée Maria. Les mois et les années passèrent ni dans l’opulence ni dans la misère… Martin toujours célibataire et ouvrier de chais, fut victime d’un grave infarctus.

- « Que vais-je devenir si je ne puis travailler ? » s’inquiéta-t-il auprès du docteur.

- « Achetez un cheval, équipez-vous d’une carriole et faîtes marchand ambulant ! » Conseilla le médecin. Illico, Martin s’exécuta, acheta un percheron et débuta le commerce de chaussures sur les marchés de Perpignan. Il avait la bosse du commerce, la gouaille du bonimenteur de foire… il avait la réputation de pouvoir vendre même des paires de chaussures dépareillées ! Quelques années plus tard, Martin avait fait fortune. C’est alors qu’il rencontra celle qui allait devenir son épouse, une éblouissante et élégante commerçante catalane originaire de de La Bisbal en Catalogne. Anna possédait plusieurs boutiques au cœur de Perpignan. De cette union naquit Albert, Thérèse et la petite Rose qui prit la précaution, comble du luxe en cette année 1911, de naître dans un hôtel luxueux à Maury. Anna n’avait ni la vocation maternelle ni des dispositions à la fidélité. Les familles aisées, à cette époque, pratiquaient couramment "la mise en nourrice" à la campagne, de préférence

.
Comme auparavant, ses aînés, nourrisson, Rose, fut placée du côté d’Argelés prés de la Méditerranée, dans le mas de la famille Lavail… La belle Anna était volage ; le couple se sépare. Passent les années, la Grand’ Guerre… Les nourrices finirent par ne plus avoir ni nouvelles ni rétributions de la part des parents.

 

 

 

 

1920. Rose a neuf ans, les « années folles « ? Ce n‘est pas pour elle ! Une bouche à nourrir en plus, pensez donc, ça coûte ! C’est donc par nécessité qu’elle quitte l’école, juste le temps d’apprendre les rudiments d’écriture et de calcul, pour être placée servante et lavandière chez le notaire d’Argelés. Rose est une petite fille attachante, courageuse, au caractère bien trempé. Elle a grandi dans la famille Lavail entourée d’une ribambelle d’enfants, en compagnie de ses deux «sœurs de lait«  Sidonie et Laurence. Malgré la rudesse de sa condition, Rose, la petite Cosette, ne se plaint jamais de son sort, trop fière qu‘elle est ! Le soir, à la pétoche d’une bougie et à la dérobée, elle dévore les livres que lui fournit son ancienne maîtresse d’école. La petite fille a soif de connaissance, de reconnaissance?

 

1929. Rose a dix huit ans. Elle n’est plus boniche mais désormais employée au grand hôtel restaurant Xatard d’Argelés sur mer. Rose est une jeune fille épanouie, brillante, besogneuse, déterminée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis 1904, la Ville s’est émancipée de ses fortifications… pour s’épancher en de nouveaux quartiers.

La rivière Têt, coule des Pyrénées jusqu’à la Méditerranée traverse Perpignan. Sur ses berges, prés du faubourg Notre Dame à deux pas du pont Roig, est installé un camp gitan composé d’une douzaine de roulottes. Le chef du clan est Antoine Baptiste dit « El Bruixot » le sorcier car il a le don de guérir aussi bien les chevaux que les humains. Chez les Baptiste les hommes sont maquignons de père en fils ; les femmes sont vannières mais excellent comme diseuses de bonne aventure… El Bruixot, a pignon sur rue. Sa réputation d’excellent marchand de chevaux dépasse depuis longtemps les frontières du Pays Catalan. D’un cheval flapi, aux flancs échancrés par les années, le gitans le présente comme une affaire exceptionnelle à saisir ! El Bruixot ne se sépare jamais de sa canne-toise de maquignon. Cette canne dite "à système" terminée par un pommeau en argent renferme dans son fût une dague mais aussi d’autres vertus ! Pour acquérir à moindre coût une belle bête, discrètement, il assène un coup de canne sur le front de l’animal qui sitôt flageole, perd de sa superbe : Et le tour est joué, l’affaire dans le sac ! Les Baptiste sont aussi spécialistes de la tonte des chevaux, ânes, mulets, bardots ou même chiens: munis de leurs forces, grands ciseaux de tonte, ils rasent complètement l’animal, ne laissant qu’un petit toupet poilu en guise de signature.

Fils du vent, le gitan, c’est bien connu, apeure les esprits petits bourgeois, garants de l’ordre et de la propriété. Depuis le 16 juillet 1912, afin de règlementer les professions ambulantes et maîtriser la circulation des nomades, les gitans sont obligés de posséder un carnet anthropométrique d’identité. Bien que les Baptistes soient aisés, sédentaires et implantés ici depuis le 16ème siècle, l’accès au logement à Perpignan leur est interdit…

Le 11 Novembre, c’est la foire de la Saint Martin. La fête foraine sur la Promenade des Platanes, la foire aux bestiaux et la foire commerciale au faubourg Notre Dame. En ces lieux, le maquignon côtoie le paysan ; le bonimenteur, le bourgeois ; le mendigot, le saltimbanque

.
… On y accourt des quatre coins du Pays catalan ! La campagne envahit La Ville l‘espace d‘une journée. Très tôt le matin, de cette foire jaillit charivaris et transpirent mille odeurs ! Elle est très animée et bigarrée, tous les produits de la ferme et toutes sortes de bêtes sont exposés.
Forgeron, la cardeuse, le maréchal ferrant, le vannier,

Ingrazia, est bohémienne, splendide brune, aux grands yeux de velours expressifs, au hâle de lune, au maintien fier et engageant. Elle est plus connue comme marchande de cacahuètes grillées des rues de Perpignan. Ingrazia, était la cadettes des filles d’Antoine Baptiste dit « El Bruixot » le sorcier. Elle a installé son sommaire étal de paniers à l’angle de la rue du marché aux bestiaux. Un coup d’œil à droite, un autre à gauche… Dés qu’elle s’est assurée de l’absence de la maréchaussée, elle harangue la foule en vantant les mérites de son autre activité, celle-là, illicite :

- « 

Paios ! Approchez approchez Messieurs, Dames, la diseuse de bonne aventure prédit l'avenir pour quelques pièces... »
 

Rose tombe nez à nez avec l’intrigante Ingrazia qui lui saisit prestement la main gauche, celle du cœur.

- « Que fais-tu dans la vie ma bonne dame ? »

Quoique surprise et même sur la défensive, Rose est happée à la fois par l’attrait de l’irrationnel et son insatiable curiosité.

- «  Je suis femme de chambre dans un hôtel à Argelés…«

Bafouille-t-elle timidement. Un moment silencieuse, d’un regard soutenu, Ingrazia examine la main ouverte tout en prêtant une oreille attentive, elle étale les cartes sur sa petite table.

- « J’ai été élevée chez une nourrice et je n’ai jamais vu mes parents. » Précise Rose.

Pour toute bonne diseuse de bonne aventure qui se respecte, il ne faut surtout jamais interrompre sa cliente, cela fait partie de la thérapie du métier. La laisser se confier, c'est déjà la moitié du service après vente qui met un point d'honneur à faire guérir ses "patients" par eux-mêmes, en écoutant tout bonnement leurs "mauvaises aventures", avant d'en révéler de bonnes…


-« Voyons d'abord ce que disent les cartes ! » S’exclame Ingrazia.

.- « Je vois que tu es une brave fille, tu ne mérites pas un tel sort. Je vois beaucoup de projets pour toi, tu n'auras qu'à choisir, et tu ne le regretteras pas

« Après un temps de pose :

- » Tu feras un beau mariage et auras trois belles filles… Mais je vois des renoncements, des enfants… Le sort s’acharne-t-il ? Il te faudra être vigilante pour ne pas répéter ton vécu ! » Là, à cet instant, le regard hagard, songeuse Rose demeure sans voix. Soudain, la belle bohémienne rompt ce mutisme et décoche :

- « Dis-moi, souhaiterais-tu rencontrer ton père? Ton vrai père ? » A ces mots, déconcertée, Rose se pâme sous une effusion d‘émotions. Des larmes perlent sur ses joues. Cette intrusion dans sa vie bouleverse la jeune fille ! Elle qui à Argelés se fait appeler Rose Lavail…


La nuit, est le refuge de tous nos souvenirs, le havre de tous nos rêves, de toutes nos épouvantes… Le sommeil de Rose devient bientôt agité, tiraillée qu’elle est entre enthousiasme, curiosités, craintes et désillusions… Les questions fusent dans sa tête… Rencontrer père ou mère qu’on n’a jamais vu, ça vous remue les tripes, ça vous retourne ! Comment se reconstruire, se fabriquer une nouvelle vie, une nouvelle identité ? devenir une autre ? Etre d’ici et de là-bas au risque de n’être de nulle part... Un univers construit sur le vécu doit-il s’effacer pour laisser place à de nouveaux repères imaginés ?

C’est une situation fréquemment rencontrée par de nombreux enfants qui, soudain, un jour, apprennent qu’ils ont été adoptés ou que leur papa n’est pas leur vrai père et découvrent l’existence du parent géniteur. Pourquoi ne dit-on pas la vérité à ces enfants? Avec la trahison, c’est un infini vertige destructeur qui les envahit alors ! Les interrogations existentielles fusent : Qui suis-je véritablement ? Un usurpateur qui vit dans la peau d’une autre identité? Un frêle esquif à la dérive dont les amarres ont été coupées ?

 

 

 

C’est une situation fréquemment rencontrée par de nombreux enfants qui, soudain, un jour, apprennent qu’ils ont été adoptés ou que leur papa n’est pas leur vrai père et découvrent l’existence du parent géniteur. Pourquoi ne dit-on pas la vérité à ces enfants? Avec la trahison, c’est un infini vertige destructeur qui les envahit alors ! Les interrogations existentielles fusent : Qui suis-je véritablement ? Un usurpateur qui vit dans la peau d’une autre identité? Un frêle esquif à la dérive dont les amarres ont été coupées ?

 

 

 

En 1911, à son divorce, Martin ne veut plus de carcan, s’évanouit, disparaît… Il y a de l’aventurier chez ce catalan épris d‘absolu, d‘évasion. La rumeur prétend à cette époque qu’il a quitté la France pour se réfugier à Djibouti  où il vivrait dans la quasi clandestinité. Là bas, sous un nom d’emprunt, il aurait fait commerce plus ou moins illicite, du café, des perles et autres trafics, doublé d‘un émérite contrebandier.

 

Le samedi 1er août 1914, à 16 heures, tous les clochers de Perpignan font entendre un sinistre tocsin. C'est la mobilisation générale. Loin d’ici, Martin Figuères échappe donc à la mobilisation générale…

En 1928, Martin réapparaît au Pays Catalan sous le nom de Figuéras. Il demeure discrètement à l’écart de la ville au Mas Sant Vicens environné de vignes, situé au sud-est de Perpignan. Il mène grande vie, est devenu bourgeois bon teint, avec respectabilité, bedaine, moustache en guidon, élégants costumes, distingués chapeaux, cheveux gominés et tout le saint-frusquin ! Respecté par tous à Perpignan, salué dans les rues, comme il se doit par les filles de joie...

L’habit ne fait pas le moine ! Qui devinerai sous ces traits un curé défroqué ? Un aventurier contrebandier repenti ?

Le sieur Martin a pris pour habitude de prendre tous les jours ses repas à la loge de mer, au Grand café de France, l’un des établissements du cœur de ville, très couru, haut lieu de rendez-vous tout aussi mondains que coquins du tout Perpignan.

Ingrazia accompagne Rose à sa rencontre un midi. Martin attablé, déjeune en solitaire quand les deux jeunes femmes font intrusion :

- » Ola ! Martin Figuères ! Je te présente ta fille Rose ! »

S’exclame à la cantonade la cancanière Ingrazia. A ces mots, surpris, il relève la tête tout en laissant choir sa fourchette, pose son regard sur la belle jeune fille qui est plantée devant lui. Là, l’instant devient éternité. La pudeur crée la retenue. Et enfin, père et fille tombent aussitôt dans les bras l’un de l’autre… Martin serre fort contre lui sa petite fille, des larmes amères de regrets mêlées à d’intenses émotions de culpabilité, coulent à flot…

En quelques jours, la petite cosette se métamorphose en une élégante bourgeoise au port altier, aux cheveux courts à la garçonne. Pour Martin, rien n’est trop beau pour sa fille Rose ! Il la comble de présents, de bijoux, de robes charleston ou tubulaires, d’élégants chapeaux cloche, quantités d‘attentions et d‘affection… Dorénavant, ils ne se quittent plus. Martin promène Rose dans sa voiture grand luxe, une Citroën coupé de ville toute noire, rutilante. Ils parcourent les routes de beau Pays catalan, de Collioure à Vernet les Bains, de Céret à Rivesaltes… Au fil des jours, Rose conte à son père, sa jeune existence, ses nuits entières à pleurer en silence sur son abandon ; ses rêves à prier la vierge qu’un jour advienne où elle rencontrerait enfin ses parents…

- « Père, j’ai tant espéré ces moments-là ! C’est terrible d’être oubliée, je me suis construite mais sans racines. Je me suis fondue dans ma famille adoptive mais il y avait au fonds de moi, inconsciemment un grand vide, l‘absence. » Ose-t-elle lui confier et de s‘épancher sans retenue :

- « Oui ! Cette famille m’a aimée cependant sans affection. J’ai été joyeuse mais à aucun moment heureuse. Les premières années de l’enfance imprègnent à tout jamais le reste de l’existence. »

 

Est-ce par pudeur ? Est-ce par crainte de juger, de culpabiliser son père ? Ou simplement l’inquiétude de ressasser le passé ou de faire ressurgir des souvenirs douloureux ? Rose renonça à demander les raisons de son abandon. Passent les jours, la complicité aidant, un pacte tacite de silence fut scellé entre père et fille.

Rose se fiance sans conviction, avec Edouard Xatard, médiocre douanier de son état et l’un des fils de ses anciens employeurs… Les bans du mariage sont déjà publiés, quand…

 

 

 

 

 

Jean est le fils des Lavail, famille adoptive de Rose. Appelé sous les drapeaux dans l’aéronavale, il change d’affectation. Il quitte la base d’hydravions de Carro pour rejoindre celle de Latécoère b

aptisée "L'escale" sur l’étang de Salses, proche de Saint Laurent de la Salanque en Pays catalan. La construction de cette base a débuté en 1924 et a été mise en service en 1927. Sur 150 hectares de landes de terres salées et sablonneuses, "L'escale" est composée d’un aérodrome, d’hangars, d’une base météorologique, d‘un poste TSF, de bureaux, de logis. Telle une avancée dans l’étang, un ponton long de 130 mètres se termine par une grue géante pour permettre la mise à flots ou le levage des hydravions. Prévu, à l‘origine pour servir de base de secours aux liaisons aériennes vers l‘Afrique du Nord, elle est utilisée pour le montage et les essais d’hydravions. C'est une vraie base d'essais, avec acheminement en pièces détachées des aéronefs depuis les ateliers "Pierre Latécoère" de Toulouse, pour être assemblés sur ce site. Les pilotes effectuent durant 25 jours leurs essais d’hydravion sur l'étang puis gagnent leur base de Marseille.

En ces lieux, Jean Lavail se lie d’amitié avec un mécanicien comme lui, un certain Fernand Kerleau, un breton originaire de Cancale. Ces deux Quartier-maître surnommé "crabe"  dans l‘aéronavale, partent ensemble en permission pour gagner le domicile familial des Lavail à Argelés sur Mer.

Rose est venue rendre visite à sa famille adoptive. Elle raconte à ses sœurs de lait la rencontre de son père… Quand, soudain, la porte de la cuisine s‘ouvre. C’est Jean ! Celui-ci n’est pas venu seul. Il est accompagné de son ami, Fernand. Illico, Rose est subjuguée et captivée tant par le prestige de l’uniforme que par le regard bleu éclatant de Fernand ! C’est le coup de foudre.

Ah ! Cet instant de pur bonheur… Il bouleverse parfois l'existence des êtres qu'il frappe. Comme envoûtées, ses victimes se laissent envahir par cette énergie nouvelle, par l’euphorie de l’accord parfait avec cette sensation d'être dans le vrai. Là, le temps devient intemporel, le Monde n‘existe plus !

Jeune femme de caractère, à quelques jours de la cérémonie, Rose se précipite à la Mairie et à l’église pour annuler son mariage avec Xatard. Son cœur désormais bat fort la chamade pour ce beau breton. Elle désire ne pas manquer cette mise en magie de son destin !

- «  Et si cette gitane avait dit vrai ? » Se dit-elle en songeant aux prédictions d’Ingrazia, la diseuse de bonne aventure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Jean-Luc MODAT - dans LITTERATURE
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tn pas cher 14/09/2011 03:00













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bipbip 27/02/2011 20:34



samedi soir 26 fevrier qu elle ne fut pas notre stupefaction a la sortie de la rifle de ordino qui entre parentheses a été un réel succes de voir une vingtaine de vehicules saccagés cabossés les
effets personnels disparus et tous ca en plein centre de thuir.N'y as t il pas une police municipale sur thuir ?que fait elle la nuit?si vous allez au marché la il n y as pas de problemes, tous
le monde est de sortie.ce n est pas au gendarmes de gerer tout un canton alors que nous payons des impots pour avoir une réelle sécurité.quoi qu il ensoit mes amis apres avoir connu les voitures
brulées l année derniére ont eu droit a cette acte de désolation.thuirinois si vous voulez continuez a vivre dans la tranquilité posez vous des questions sur les gens qui gerent votre ville....